Dimanche 2 novembre 2008 - Commémoration de tous les fidèles défunts - Prédication du fr. Jean-Claude Lavigne
vendredi, décembre 12, 2008 at 12:45PM
L’Eglise nous offre ce temps d’après Toussaint pour penser à ceux et celles que nous avons aimés et qui sont morts, quelque soit leur degré de sainteté ou leurs limites. Un temps pour faire mémoire de tous ceux qui nous ont marqués, nous apportant plus que de l’amitié et qui par là nous ont aidés à être ce que nous sommes. Pour faire mémoire aussi de ceux que nous n’avons pas su aimer comme il l’aurait fallut. Le lien entre les morts et notre propre identité est évident: nous nous sommes reçus de ceux qui nous ont quittés. Dans l’Epitre aux Romains Saint Paul parle d’un enfantement de chacun de nous et de la création toute entière qui advient à travers ces passages de vie, parfois douloureux, parfois lumineux. Alors aujourd’hui il nous faut rendre grâce pour ce que nous ont apporté nos défunts. Il nous faut dire merci et reconnaître nos dettes envers eux.
Penser aux morts, nous affronte à notre propre mort. Nous ne pouvons pas faire l’impasse sur cette limite à notre humanité, même si la société veut exfiltrer cette finitude, son tragique et les larmes qui l’accompagnent. Dans une société où on nous promet une éternelle jeunesse, un visage sans ride et uncorps toujours beau et souple, parler de la mort est incongru et un manque de tact. Or l’Eglise, en cette fête des fidèles défunts, nous y invite, non pour nous faire peur afin de nous discipliner, non pour nous terrifier en nous culpabilisant de ce que nous n’aurions pas bien fait ... Même le texte de la Sagesse ne fonctionne pas sur cette thématique de l’angoisse: il dit le bonheur des justes et l’erreur de ceux qui ne croient pas possible ce bonheur; il dit la nécessité de penser au-delà des apparences ou de nos logiques quant il s’agit de la justice de Dieu.
Parler de la mort n’est pas chose aisée car aucun de nous n’est revenu de ce séjour des morts. La difficulté ne doit cependant pas nous rendre muets car ce silence laisse la place à tous les délires sur l’au-delà et rend plus horrible encore l’inéluctable quand il s’approche de nous. Nous pouvons et devons parler des morts que l’actualité nous fait pressentir: au Congo, au Darfour pour ne citer que ces lieux là... et surtout des causes de ces vies fauchées et détruites. Nous pouvons et devons parler des violences meurtrières, des maladies mortelles, des morts causées par la faim, le manque de soin et surtout de ce qui aurait pu être fait avec un budget moins important que celui qu’on trouve pour renflouer les institutions financières. Parler de cela n’est pas cultiver un esprit morbide ou pessimiste mais une manière d’être vraiment humain qui passe par une protestation contre la capacité à donner la mort ou à se résigner à ce qu’elle règne dans le monde.
Et puis il y aura la mort de nos proches et notre propre mort... mystère face auquel nous ne pouvons que hurler et pleurer, mystère du chagrin. Dieu entend nos cris, pour nos propres existences et celles de ceux et celles que nous aimons et pour la souffrance du monde. Peut-on aller au-delà de nos cris désespérés et de nos protestations pour la justice et la paix? Peut-on risquer une parole de sens sur ce drame qui ne le gomme pas mais qui ne nous entraine pas dans un abîme?
Il est étonnant que pour la fête des morts, la liturgie ne nous propose pas un texte sur l’au-delà, sur l’amour qui nous attend... Elle nous propose ce texte sur le serviteur qui veille. Pour nous parler de la mort, l’Eglise nous parle de la manière de bien vivre. Car c’est là la force du christianisme: non pas nous proposer un au-delà qui serait le miroir inversé de nos vies, un paradis mythique, mais une attitude pour être pleinement des vivants et être ainsi, surpris, servis par Dieu. Certes ce ne fut pas toujours le chemin suivi par l’Eglise mais nous percevons aujourd’hui plus nettement la primauté de la vie.
Paul Ricœur, dans son ultime ouvrage publié de manière posthume –vivant jusqu’à la mort - nous met sur la piste de la mort chrétienne. Il nous invite à ne pas nous projeter dans un au-delà qui ne peut être qu’illusion en faisant confiance à ce que Dieu fera de nous et de reporter sur les survivants la tache de prendre la relève de notre désir d’être. Jésus ne nous parle pas beaucoup de ce que sera la vie dans la mort mais il nous dit de rester dans cet ici (veiller et accomplir notre travail d’humain) et, dans ce lieu, de nous faire le serviteur vigilant des besoins de nos frères et des passages de Dieu. Il nous demande de nous libérer des inquiétudes sur l‘au-delà pour être attentifs au présent, à l’instant. Attentifs aux lumières, aux noces, aux rencontres, aux partages, au surgissement du maître... C’est-à-dire au bonheur d’être vivant. C’est cela qu’il faut partager et donner envie de vivre à ceux qui restent. Tel est l’appel, non à l’angoisse, mais à la vigilance quant au gout de la vie que l’Eglise relaie aujourd’hui. Célébrer les défunts, c’est donc, dans l’Eglise, reprendre ce qu’ils nous ont laissé comme désirs d’être, comme désirs d’une humanité plus fraternelle et plus heureuse et les présenter au Seigneur.
Recevant ce que nous avons reçu de nos morts et le mettant en œuvre comme des serviteurs qui se réjouissent de la joie de leur maitre nous pourrons à notre tour rejoindre, en vivant, ceux qui nous ont quittés. En intensifiant notre présence à ce monde, à la manière de Jésus, nous entrerons gonflés de vie dans l’autre vie, resplendissants au-delà de nos douleurs. La mort, notre dernière ennemie, sera comme une porte à travers laquelle viendra le Seigneur, il nous servira, il aura pris le vêtement avec lequel nous avons organisé nos choix de vie...Alors n’attendons pas, prenons dès maintenant celui de serviteur.
fr. Jean Claude Lavigne, o.p.
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